Pourquoi ? Chercher le pourquoi des choses est une quête infinie. Pour mériter d’avoir la réponse au Pourquoi, on ne peut pas se contenter d’une étude superficielle ou d’un article. Pour avoir la réponse à la question du Pourquoi, il faut étudier, chercher longtemps, faire des efforts. Plus encore, pour avoir la réponse à la question du Pourquoi, il faut vivre, il faut expérimenter. Pour mériter d’effleurer la vraie réponse au Pourquoi, il faut parfois même souffrir, affronter des difficultés, affronter des épreuves. La connaissance profonde des choses doit s’accompagner d’un vécu.

Nos jeunes enfants nous posent toujours les questions les plus compliquées, les questions auxquelles nous n’avons pas de mots assez simples pour donner des explications. En fait, souvent, avec le cours de la vie, nous arrêtons de nous poser des questions de fond, parce que nous nous résignons à ne pas avoir de réponses. Souvent, ceux qui sont remplis de plus de réponses sur le Comment, les sachants, arrêtent de se poser les questions du Pourquoi. A force d’être rempli d’autres questions, certaines autres s’effacent.

Et souvent aussi, nous oublions de nous reposer la question du Pourquoi. Et nous préférons subir le train-train de la vie, et la vie passera, sans finalement avoir commencé à rechercher le fond des choses.

Hachem a averti Avraham, dans la Parachah de Leckh Leckha « Sache bien que ta descendance sera étrangère dans une terre qui ne sera pas la sienne » (Chapitre 15, verset 3). Avraham n’a pas encore d’enfant, Avraham n’a pas encore le moindre signe que sortira de lui le peuple d’Israël, qu’Hachem commence par l’avertir d’une histoire inéluctable, de l’histoire incontournable de la vie sur terre, l’expérience de l’exil.

Qu’est-ce que l’exil ? Que signifie « être étranger dans une terre qui ne nous appartient pas ? » Avant de poser la question du Pourquoi, encore faut-il s’entendre sur une définition de l’exil. L’exil, c’est avant tout être étranger dans un endroit qui n’est pas le sien. Cette définition sous-entend que pour ressentir l’exil, il faut connaître l’endroit qui est le sien. Ceux qui ne connaissent pas leur terre véritable, ne peuvent pas se sentir en exil. Ces personnes-là seraient concrètement en exil, mais ne le ressentiraient pas.

L’exil sous-entend également une souffrance, la souffrance de ne pas se sentir chez soi, de ne pas se sentir à la bonne place. L’exil sous-entend parfois des choses absolument abominables : l’oppression, la soumission, l’esclavage lorsqu’il s’agit de l’Egypte avec l’obligation de subir des décrets d’extermination d’enfants. L’exil, cela veut également dire ce qui est plus proche de nous, l’exil de Edom, avec l’Inquisition, les Pogromes, et la Shoah.

Avant même le début du commencement de l’Histoire, le passage par l’exil du peuple d’Israël est inscrit dans un verset immuable de la Torah.

L’exil n’est clairement pas la conséquence d’une quelconque faute d’Avraham. Elle n’est pas non plus la conséquence d’éventuelles fautes d’Itshak ou de Yaacov. L’exil n’est finalement même pas la conséquence de l’énorme faute de la vente de Yossef. Avant même le début du commencement de l’Histoire, le passage par l’exil du peuple d’Israël est inscrit dans un verset immuable de la Torah.

Alors, pourquoi l’exil d’Israël était-il inscrit même avant le commencement de son existence ? Pourquoi l’expérience de l’exil par le peuple juif est-il incontournable, indispensable, inéluctable ? Pourquoi les juifs doivent-ils subir la grande majorité du temps de leur histoire cet état d’exil ?

Nous allons ici commencer à esquisser une réponse qui nous dépasse.

Nous vivons dans le monde postérieur à la faute de la Tour de Babel. Avant cet épisode, les soixante-dix peuples étaient à leur place, connaissait leur origine et leur mission sur terre. A l’issue de l’énumération des peuples qui sont sortis de Yaphet, Ham et Chem, il y a trois versets similaires qui précisent : « Voici les enfants de Chem [ou Yaphet, ou Ham], selon leur famille, leur langue, dans leur pays, et selon leur peuple » (Parachah de Noah, Chapitre 10, versets 5, 20, 31).

Avant la faute de la Tour de Babel, toutes les Nations étaient à leur place avec leur propre culture. Plus les peuples étaient proches au niveau familial originel, plus ils étaient proches dans leur caractère. Ainsi, chaque peuple était rattaché à son grand fondateur, Yaphet, Ham ou Chem. Nous pouvions dire qu’avant la Tour de Babel, le monde connaissait des relations internationales apaisées. Il ne pouvait pas y avoir de guerre de territoires, il ne pouvait pas y avoir d’exil, dans la mesure où tout le monde savait où il devait être, faisant partie d’une « famille – peuple ».

Nous vivons désormais dans un monde postérieur à ce temps d’équilibre des relations entre les peuples. Les Hommes pendant l’épisode de la tour de Babel ont voulu se mélanger. Ils s’appuyaient sur la langue internationalement parlée qui était l’hébreu (selon Rachi) pour créer un projet d’assimilation mondiale. Ce projet d’Unification en apparence, s’est avéré être un projet d’Uniformisation. En cherchant L’Uniformisation, ils ont finalement obtenu tout l’inverse, la Division, la perte de repère, la perte de sens. En cherchant l’Uniformisation, ils ont finalement obtenu un monde où chaque peuple n’a pas pu retrouver sa place d’avant, où chaque peuple a perdu la connaissance de son origine, où chaque peuple a perdu la connaissance de son histoire.

Durant l’épisode de la Tour de Babel, c’est comme si tous les peuples séparés se sont transformés en une patte commune composée de soixante-dix ingrédients. Une fois que la patte est construite, il est impossible de revenir aux soixante-dix ingrédient initiaux. Chaque morceau de patte est revenu à sa place, mais chaque morceau de patte, a finalement embarqué des ingrédients qui ne sont plus à leur place.

La conséquence de cette erreur historique des peuples a été fatale. Les peuples ont, à partir de cet instant, perdu leur identité, perdu la connaissance de leur histoire, perdu la connaissance de leur mission, et sont finalement tombés en état d’exil. La notion de peuple a été abîmée. Les hommes se sont retrouvés en état d’exil dans des peuples qui ne leur correspondaient plus. Ils étaient des étrangers sans finalement plus savoir où était leur véritable place.

Avraham a été le seul qui s’est battu contre Nimrod et la pensée dominante de la génération de Babel. Avraham va alors être à l’origine de la constitution du soixante et onzième peuple. Ce nouveau peuple qui n’était pas prévu au début du projet vient donner l’espoir au monde, car il y aura au moins un peuple qui connaîtra son identité, son histoire, et sa mission.

La réparation du monde de la faute de la Tour de Babel passera par ce nouveau peuple qui va vivre dans sa propre existence de façon consciente ce que tous les autres peuples vivent de façon inconsciente. Le peuple « échantillon » du monde doit passer par l’exil conscient pour pouvoir en sortir ensuite et en faire sortir tout le monde.

Plus que cela encore, pour pouvoir naître véritablement en tant que soixante et onzième peuple, le peuple doit connaître sa propre gestation en exil, dans cet état conscient d’être un étranger, dans cet état conscient de soumission et de souffrance.

Ce n’est pas pour rien, que soixante-dix est le nombre d’âmes juives descendues en Egypte recensées par la Torah dans la Parachah de Vaygach (chapitre 46, verset 27). Ces soixante-dix âmes sont les représentants des soixante-dix nations. Le peuple juif est un échantillon représentatif de l’humanité toute entière. Il contient en son sein les caractères de toutes les nations du monde.

Le peuple Juif doit vivre dans sa chair la majorité de son histoire le sentiment d’être étranger à l’endroit où il est, pour ressentir de façon consciente ce que tous les hommes du monde entier vivent, mais de manière inconsciente.

Aujourd’hui, ce qui n’était qu’une théorie à l’époque de la sortie d’Egypte, est un phénomène bel et bien réel que nous vivons. Au moment de la descente en Egypte, nous étions soixante-dix âmes symboliques. Aujourd’hui, le peuple juif est à la fois composée d’Européens, d’Américains, d’Africains, même de quelques Asiatiques. Aujourd’hui, le peuple juif est composé de Sépharades, d’Ahskénazes. Le peuple juif est composé d’occidentaux et d’orientaux… Bref, le peuple juif a vécu l’exil dans le monde entier pour revenir sur sa terre avec des composantes culturelles qui viennent du monde entier. Ainsi, le peuple Juif est devenu, par l’expérience de l’exil, un véritable peuple « échantillon », représentatif du Monde.

Avec le peuple Juif, échantillon représentatif, le Maître du Monde peut faire des espèces de sondage. Le monde est-il prêt pour la Délivrance ? Interrogeons le peuple Juif… Si l’échantillon représentatif montre qu’il est prêt, l’ensemble du monde sera prêt.

Pourquoi l’exil obligatoire pour le peuple juif ? Le peuple Juif doit vivre dans sa chair la majorité de son histoire le sentiment d’être étranger à l’endroit où il est, pour ressentir de façon consciente ce que tous les hommes du monde entier vivent, mais de manière inconsciente.

Comme nous l’avions dit au début, pour comprendre le Pourquoi des choses, il ne suffit pas d’une connaissance théorique. Il faut expérimenter, il faut vivre. L’existence même du peuple juif n’a finalement qu’un seul intérêt : réparer l’état d’exil du monde. C’est pour cela que les prémices de son existence ont dues être passées en exil, dans le pays dominant de l’époque, dans le pays sur lequel trônait Pharaon du haut de soixante-dix marches (nous retrouvons encore notre nombre soixante-dix).

Pourquoi l’exil ? Pour comprendre le pourquoi du monde, il faut avant tout le vivre… Pour comprendre l’état d’exil du monde, il faut avant tout le vivre… Il est temps de sortir le monde de son état d’exil. Il est temps pour les juifs de mettre fin définitivement à leur exil.