Et dire que le problème du monde réside dans une partie de cache-cache entre l’Esprit et la Lettre !

Certains ont voulu une religion de l’Esprit qui se détache de la Lettre. L’aboutissement en est notre époque, incarnée par le monde occidental, qui sépare comme jamais, le spirituel et le matériel. On accepte le religieux à l’Eglise, à la Synagogue, à la Mosquée. Mais la Spiritualité ne doit surtout pas rentrer dans notre monde réel, dans la rue et dans les affaires. L’Esprit n’a rien à faire au travail, en politique, dans les institutions de Justice. Sois Juif à la Synagogue et ne nous embête pas avec tes Lois dans la vie de tous les jours !

D’autres incarnent aujourd’hui la religion qui s’enferme dans la Lettre, cette religion de la rigueur et de la soumission à la règle.

La Torah est cette sagesse qui unit la Lettre et l’Esprit.

Mais hélas, nous n’avons que les deuxièmes Tables de l’Alliance. Les premières Tables nous ont échappé à quelques heures près.

Le Baal Hatourim, Maître de Génie d’Israël, ayant vécu à l’époque du sombre Moyen Age, sans ordinateur ni internet, fait remarquer l’harmonie absolument parfaite des 10 Commandements, inscrits sur les Premières Tables, composés de 172 mots et de 620 lettres[1].

Les 620 lettres des Dix Commandements font allusion à toute la Torah, à ses 613 Mitsvot données à Israël et aux 7 Lois données aux enfants de Noah. Les 620 lettres font en même temps allusion à l’attribut divin le plus élevé, le plus spirituel, le Keter. L’étude et la pratique à la Lettre près de la Torah sont seules capables de nous faire atteindre le Keter, L’Esprit. Dans le détail de chaque Lettre se cache le secret de l’Esprit.

Les 172 mots font allusion au talon, EKEV[2], avec sa valeur numérique 172. Le Talon correspond à la partie la plus basse du corps, celle qui est en contact avec la terre, celle qui est finalement la plus éloignée du cerveau et de l’Esprit. Eh bien, encore une fois, la sagesse éternelle des Dix Commandements nous invite à passer par le Corps, et même par sa partie la plus basse, pour être capable d’arriver à l’Esprit… Passer par la matière et par le corps est une condition sine qua non pour arriver à l’Esprit et au Machiah, selon la formule célèbre, Ikvata Demechikha, « les Talons du Messie ».

Mais hélas, les premières tables ont été brisées ! A quelques heures près, nous avons commis la faute du veau d’or. Les Lettres se sont alors envolées. Et depuis lors, sans ces précieuses Lettres, il n’y a plus réellement de possibilité d’atteindre l’Esprit. L’Humanité est repartie pour des millénaires de recherche et de travail.

Si nous avions pu attendre quelques heures de plus… La faute du veau d’or s’est finalement jouée à très peu de choses… Car en 2022, comme il y a 3500 ans, nous sommes encore en train de commettre la faute du veau d’or. Cette faute est beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît.

Les Enfants d’Israël réclamaient Yossef, dont le symbole est le Taureau, représentant la force économique et matérielle d’Israël. Ils ont jeté la plaque sur-laquelle était marquée « Monte Taureau »[3]. Ils n’ont fait que reproduire le geste de Moshé qui avait jeté cette plaque dans le Nil, pour récupérer les ossements de Yossef.

Aharon et les Leviim, habituellement si prompts à lever l’épée contre les ennemis de Moshé, n’ont pas décelé dans la faute du veau d’or, sur le moment, la plus grande faute de tous les temps. Comme le montre le Ramban[4], la faute du veau d’or n’est pas une faute grossière d’idolâtrie.

Notre époque, qui ne ressent plus du tout la tentation de l’idolâtrie, correspond paradoxalement parfaitement à la faute du veau d’or.

Le veau, c’est le petit taureau, symbole de la puissance économique et matérielle à l’époque de l’Antiquité. La force économique passe essentiellement par l’agriculture, et l’agriculture passe par son outil principal, le taureau, la force qui permet de labourer les champs.

Aujourd’hui, Israël est le pays connu dans le monde entier, pour sa High Tech, sa puissance économique et militaire. Est mis en exergue cette image de Start-up Nation, petite Nation montante… Dans notre réflexion, l’analogie est criante. La Start-Up Nation du XXIème siècle correspond au veau d’or d’il y a 3500 ans.

Mais quel mal y-a-t-il à être une puissance économique, militaire et politique montante ? Aucun mal en soit. Yossef est le sixième des sept personnages majeurs qui constituent le socle de notre Tradition[5]. Il n’y a aucun mal à vouloir la force de Yossef, la force du taureau, et à atteindre la force matérielle. Il s’agit même d’une étape indispensable dans le processus de construction d’Israël. Il faut construire le corps, avant d’y mettre l’Esprit. Il y a bien l’étape Machiah Ben Yossef, avant l’étape Machiah Ben David.

Le problème, en revanche, est de diviniser la force de Yossef, tellement tentante, tellement brillante, comme l’or du veau. Le problème est de rester coincer dans le Corps, et de refuser d’y faire rentrer l’Esprit. Aujourd’hui, en Israël, nous refusons encore de faire rentrer l’Esprit dans la Lettre.

Nous restons tous coincés dans la Lettre. Les laïcs prônent un Etat sans âme et ne rêvent que d’un Etat vide de spiritualité. Les religieux prônent une Torah de la Lettre, et une grande partie du monde de la Torah refuse l’étude du sens et de l’Esprit, qui permet de trouver le sens profond caché dans la Lettre. Les uns ne rêvent que de ce qui brille, l’argent et les voyages. Les autres restent trop souvent bloqués dans la Lettre et en oublient d’y chercher le sens. Mais cela revient au même. Il y a des blocages au niveau de la Lettre. Et quand les uns et les autres parlent d’Esprit, c’est toujours pour le garder bien à distance de la Lettre.

Bref, le monde d’aujourd’hui est complètement enfermé dans la faute du veau d’or ! Et on a beau crier au scandale de la faute du veau d’or commise par nos ancêtres il y a 3500 ans, on ne se rend même pas compte qu’on est encore empêtré dans la même galère.

Alors, revenons à la situation idéale du monde, décrite juste avant la faute du Veau d’Or, dans le récit de la Parachah de Ki Tissa. Comme pour Adam qui a fauté juste avant d’atteindre le Chabat, le peuple d’Israël a en quelque sorte fauté juste avant d’atteindre le Chabat. Comme pour nous dire, que le problème réside dans l’appréhension véritable de ce qu’est le Chabat, et plus particulièrement dans le Chabat tel qu’il est expliqué juste avant la faute. Il est trop long et fastidieux ici de comparer le récit de la Création avec le récit de la construction du Michkan et de ses ustensiles. Mais le schéma du récit est le même :

  • Phase 1 : Création du Monde / du Michkan
  • Phase 2 : Chabat
  • Phase 3 : Faute d’Adam / du veau d’or

Le Chabat qui fait suite à la Construction du Michkan et qui précède la faute du veau d’or, est ce texte que nous connaissons tous par cœur et que nous récitons pour le kiddouch[6] du Chabat matin « Vechamerou Benei Israel et Hachabat… »[7]. Ce passage se termine par le verset : « Entre Moi et les Enfants d’Israël, c’est une LETTRE pour toujours, car en six jours Hachem a fait les cieux et la terre, et le septième jour, Il est revenu à l’origine, Il est revenu à l’ESPRIT ».

Dans ce passage, le Chabat est appelé « OT », qui veut dire « Lettre », « Signe » car les Lettres sont en effet des signes et des formes bien définies. A la fin des deux versets, le mot Vaynafash est classiquement traduit par « Il s’est reposé ». Mais une lecture plus profonde met en évidence la racine « Nefesh » qui veut dire l’âme, qui veut dire l’Esprit.

Afin d’arriver à l’Esprit du Chabat, ne croyez surtout pas que le Chabat n’est qu’une notion spirituelle qui doit rester dans le monde de l’Esprit. Le Chabat doit avant tout être gardé à la Lettre. C’est seulement en passant par les innombrables lois du Chabat que l’on suivra à la Lettre, qu’on pourra parvenir à l’Esprit, à l’âme, au Nefesh. Sans la Lettre, l’Esprit s’envole et ne tient pas.

Lorsque nous pourrons mettre de l’Esprit dans toutes les actions concrètes de nos vies, et lorsque nous arriverons à faire descendre dans la Lettre toutes nos plus belles vues de l’Esprit, nous serons alors dignes du message du Chabat, nous serons alors dignes de recevoir la Torah de Tsion, la Torah des premières Tables brisées.


[1] Commentaire du Baal Hatourim dans Chemot, Parachah Ytro, Chapitre 20, verset 13.

[2] Au passage, je vous invite à lire mes articles sur mon blog à l’adresse www.ekev.net. J’ai voulu donner le nom de Ekev à mon blog pour ce que représente ce mot : le spirituel le plus élevé est enfermé dans la matière.

[3] Selon l’explication issue du Midrach et reprise par Rachi sur le verset 4 du chapitre 32 du livre de Chemot, dans la Parachah Ki Tissa.

[4] Commentaire du Ramban, Nahmanide, sur la Torah, Chemot, Chapitre 32, dans la Parachah Ki Tissa.

[5] Les 7 Oushpizin, les 7 Invités de la Soukah, qui représentent les 7 attributs divins du bas, le 6ème étant le Yessod associé à Yossef, et le 7ème étant David, associé à la Malkhout.

[6] Sanctification du Chabat que l’on effectue sur une coupe de vin

[7] Versets 16 et 17 du chapitre 31 du livre de Chemot, Parachah de Ki Tissa. Ces deux versets sont également lus durant la Amida (l’apogée de la prière) du Chabat matin, et avant la Amida du vendredi soir.