La Hagadah de Pessah nous rappelle l’enseignement tiré du Talmud[1]. La sortie d’Egypte doit nous accompagner tous les jours de notre vie, le jour et la nuit[2]. La sortie d’Egypte doit être rappelée à toutes les époques de l’Histoire, à notre époque et également après l’arrivée du Machiah. La sortie d’Egypte ne doit jamais nous quitter.
Plus encore… un peu plus loin dans la Hagadah, un paragraphe entier est consacré à l’obligation selon laquelle tout homme doit considérer qu’il sort lui-même d’Egypte le jour de Pessah[3].
Mais pourquoi cette obsession avec la sortie d’Egypte ? Comment pouvons-nous sortir d’Egypte sans même y avoir mis une fois les pieds ?
Ces appels à se souvenir de la sortie d’Egypte dans toutes nos prières et tous les gestes de nos vies ne sont bien évidemment pas seulement à prendre au premier degré. Devrions-nous visionner régulièrement le film de Cecil B. DeMille, Les Dix Commandements, pour aider notre imagination à bien nous rappeler ce qu’il s’est passé il y a 3500 ans ? Bien évidemment non !
Si la sortie d’Egypte doit vraiment nous accompagner tous les jours et toutes les nuits de nos vies jusqu’à l’arrivée du Machiah et même après, c’est que derrière la sortie d’Egypte se cache une notion de la plus haute importance, et que nous avons le devoir de comprendre.
Pour dévoiler l’idée derrière le mot Egypte, il faut tout simplement se référer au mot en hébreu : מצרים , Mitsraim, qui peut également se lire Metsarim. Le mot Metsar désigne quelque chose d’étroit, d’étriqué, de limité. L’Egypte, et plus précisément Mitrsaim, nous renvoie à une notion profonde et cachée.
La question qu’il faut alors se poser tous les jours de notre vie, le jour et la nuit, est : quels sont aujourd’hui les étroitesses et les limites du monde ? Qu’est-ce qui a tendance à m’enfermer dans une prison intellectuelle, et à faire de moi un esclave qui n’a pas d’autonomie ?
La question que je me permets humblement de poser ici est : quels sont ces carcans et ces limites que l’on doit briser à notre époque ?
A cette question, nous sommes invités à trouver des réponses en rapport à nos propres vies et à bien identifier nos propres limites qui nous affaiblissent et qui nous empêchent d’agir tel que nous le devrions.
Mais ici, je voulais toucher un point subtil qui concerne les limites du monde en général. Car à notre époque, je crois bien que nous sommes arrivés au summum de l’esclavage et de l’étroitesse d’esprit dans un domaine en particulier. Je suis très touché par l’observation d’un phénomène qui peut paraître anodin et banal de prime abord, tant on a l’habitude de l’idéologie individualiste et hédoniste qui domine notre monde. Le phénomène dont je veux parler, certes encore minoritaire, émerge de façon significative dans le monde occidental.
Il y a de plus en plus d’hommes et de femmes qui, au nom de la morale, au nom du bien pour l’humanité et la planète, décident de ne pas avoir d’enfant.
Nous ne parlons pas ici de ceux qui ne peuvent hélas pas avoir d’enfant pour des raisons médicales. Nous ne parlons pas de ceux dont la vie a finalement mis des embuches et qui ont raté cette occasion d’avoir des enfants. Nous ne parlons pas de ceux qui veulent tout simplement jouir des plaisirs de la vie ou de ceux qui préfèrent simplement éviter les difficultés d’élever des enfants.
Ici, nous parlons bien de personnes souvent engagées dans la société, bénévoles dans des associations caritatives, et qui, par idéologie, refusent de poursuivre la chaîne de la vie.
Car en effet, une analyse rationnelle du monde qui nous entoure, nous amène à envisager les risques qui pèsent sur l’humanité à moyen et long terme. Le forum économique mondial publie par exemple chaque année un rapport[4] qui permet d’identifier les risques les plus lourds qui pèsent sur le monde.
Ces risques y sont répartis en cinq catégories : économiques, environnementaux, géopolitiques, sociétaux, et technologiques. Il peut s’agir du risque de maladies infectieuses, risque que l’on a commencé à bien toucher du doigt avec le Covid-19. Il peut s’agir du risque lié aux armes de destruction massive que le monde ressent un peu plus ces dernières semaines depuis le début de la guerre en Ukraine. Il peut s’agir du risque de famine, du risque de crise systémique liée à l’explosion de la dette, ou bien du risque de crise économique mondiale induite par une inflation incontrôlée. Il peut s’agir de pannes, ou d’attaques informatiques généralisées…
Les risques qui sont les plus fréquemment cités dans le Top 10, sont ceux liés à l’environnement : le réchauffement climatique, les conditions météorologiques extrêmes, la perte de la biodiversité, les dégâts humains sur l’environnement, la crise des ressources naturelles.
Si l’on suit une approche rationnelle par les risques, c’est très facile de croire que l’humanité court à sa perte et à son extinction. La crise systémique n’est pas qu’une idée de science-fiction.
Alors, il y a ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, de plus en plus nombreux, qui ont conscience de tout cela, et qui décident de ne plus suivre leur pulsion de donner la vie. Et petit à petit, au nom du bien pour la planète, ils bouleversent la norme sociale traditionnellement établie qui consiste à fonder une famille et à avoir des enfants. Ces jeunes hommes et ces jeunes femmes s’enferment sans le savoir, et en croyant être complètement libres, dans une prison intellectuelle, dans une Egypte moderne.
Même dans l’Egypte ancienne, alors que Pharaon avait su mettre en place un système d’oppression très sophistiqué et très puissant, les enfants d’Israël continuaient à avoir des enfants et espéraient au fond d’eux-mêmes en la délivrance. Il faut rappeler l’histoire exceptionnelle, racontée par Rachi dans son commentaire à la fin de la Parachah de Vaykhel[5], concernant les miroirs que les femmes d’Israël ont souhaité donner en cadeau pour construire le bassin du cuivre du Michkan[6]. Moshé ne voulait pas accepter ces objets qu’il considérait être des objets futiles et de Yetser Hara[7]. Hachem a alors repris Moshé en lui disant que ces objets Lui sont plus chers que tout. Rachi explique que les femmes d’Israël, alors que leurs maris étaient fatigués par les travaux de l’esclavage, sortaient avec leur miroir de cuivre et arrivaient grâce à eux à installer un moment de légèreté et d’intimité avec leurs époux. Grâce à ces miroirs, les enfants d’Israël, pendant leur esclavage, ont continué à avoir ce désir d’enfants, et ont pu continuer à espérer. Ces objets, les plus futiles qui soient en apparence, ont finalement été déterminants pour parvenir à construire le peuple qui pourra être délivré.
C’est dire que l’humanité est sans doute rentrée dans une période encore plus sombre que celle de l’Egypte d’il y a 3500 ans ! Le point mis en avant ici, qui consiste à vouloir au nom de la morale ne plus avoir d’enfants, est sans doute un des symptômes les plus forts du niveau d’oppression dans lequel se situe le monde aujourd’hui.
Nous vivons dans un état d’esclavage dont nous n’avons pas conscience. Car il nous semble que tout va si bien extérieurement avec notre droit de vote, nos réfrigérateurs pleins, et nos vacances. Et pourtant…
Il faut trouver la force, nous peuple juif, porteur du message de la Torah, pour que le monde se réveille. Quand on ne croit plus en rien et quand on ne croit qu’en une analyse rationnelle par les risques, on n’avance plus, et le monde meurt.
C’est pour cela que le premier commandement[8] présente D. comme étant Celui qui fait sortir de Mitrsaim et de la maison de l’esclavage. La croyance en un monde meilleur est indispensable pour sortir de l’esclavage de la rationalité. Hachem se présente à nous, non pas comme le Créateur du monde, mais comme Celui qui est Le Seul Capable de libérer l’homme en le faisant sortir de sa torpeur et de son étroitesse d’esprit.
Toute croyance, qu’elle soit rationnelle ou irrationnelle, qui nous enferme dans nos limites, qui nous empêche d’agir dans ce monde, et qui nous fait croire que l’avenir est impossible, est, par définition du Premier Commandement, une fausse croyance.
Comment peut-on vivre et vouloir avoir des enfants en 2022 si on ne croit pas en la délivrance, si on ne croit pas à l’avènement du Machiah ? Tellement de gens considèrent que le mot Messinaisme est un gros mot ! Tellement de gens considèrent que le mot Délivrance est un gros mot !
Je formule alors le vœu, en cette veille de Pessah, que nous puissions nous connecter à cette croyance authentique selon laquelle Hachem nous fait sortir de toutes les limites de ce monde, à tous les instants de notre vie, le jour et la nuit, avant l’arrivée du Machiah, et après l’arrivée du Machiah.

[1] Comme cela est précisé dans le traité de Berachot, dans le chapitre 1, dans la cinquième Michna. Cette Michna rapporte le verset de la Torah de la Parachah Réeh du livre de Devarim, au chapitre 16, verset 3 dont un extrait mentionne : « Afin que tu te rappelles le jour où tu es sorti de la terre d’Egypte tous les jours de ta vie ».
[2] Très concrètement, nous avons l’obligation de dire lire le Chema Israël le jour et la nuit, dont le dernier verset rappelle la sortie d’Egypte.
[3] Dans le passage « בכל דור ודור » de la Hagadah, issu de la Michnah 5 du chapitre 10 du Traité de Pessahim.
[4] Global Risks Report 2022 www.weformum.org
[5] Commentaire de Rachi sur la Parachah Vayakhel, chapitre 38, verset 8 dans le livre de Chemot.
[6] Le bassin de cuivre permettait au Cohanim de se laver les mains et les pieds avant chaque service à réaliser dans le temple portatif.
[7] Mauvais penchant
[8] Le premier commandement (Parachah Ytro dans le livre de Chemot, chapitre 20, verset 2) : « Je suis l’Eternel ton D. qui t’est fait sortir de la terre d’Egypte [Mitrsraim], de la maison des esclaves ». De très nombreux commentateurs posent la question : comment se fait-il que D. se présente par son action liée à la sortie d’Egypte et non par son action beaucoup plus grande et impressionnante de la création du monde ex-nihilo ?