Un peu de sensibilité. Rien qu’un peu de sensibilité. Pas besoin de faire appel à de grandes notions comme la Spiritualité, la Foi, la Croyance en D… Pas besoin d’appeler à une révélation céleste. Rien qu’un peu de sensibilité. Afin que nos yeux voient la simple réalité de l’Histoire. Afin que nos cœurs ressentent tout simplement la réalité que l’on vit tous les jours.

Notre sensibilité est complètement déréglée. On est capable de s’émerveiller devant le spectacle d’un chanteur. On est capable de s’émerveiller devant quelques effets spéciaux dans le dernier film à sensation. On est capable de ressentir de la pitié lorsqu’on voit une image de souffrance à la télévision. On est même capable de s’émerveiller quand on se souvient d’une mer qui s’est ouverte quelques heures… Mais on manque tellement de sensibilité pour s’émerveiller devant l’Histoire prodigieuse que l’on vit, devant l’Histoire insensée qui a fait revenir sur sa terre un peuple dispersé et humilié pendant 2000 ans.

La sensibilité mal placée est un problème de l’homme en général. La Torah est sensée aider l’homme à se raffiner pour que sa sensibilité s’oriente vers les bons objets, vers les bonnes causes. Parfois l’étude de la Torah permet de se raffiner, mais parfois pas. Parfois les hommes qui n’étudient pas la Torah arrivent à aiguiser leur sensibilité grâce à une recherche pure et sincère d’une certaine Vérité.

L’homme religieux parle souvent de miracle. Il ne tarit pas d’histoires de miracles de grands sages qui ont su, par leur mérite, faire tomber la pluie ou qui ont guéri un malade dans un cas désespéré.

L’homme non religieux ne parle pas de miracle. Ce mot est banni de son vocabulaire. Tout ce qui arrive dans ce monde est le résultat de phénomènes explicables. Tout ce qui arrive est un enchaînement de causes et de conséquences qui répondent à des règles inscrites dans la nature.

Le problème pour les deux catégories d’hommes, c’est qu’ils ont du mal à ressentir ce que l’on appellera ici « Le Miracle Naturel ». Si un miracle s’inscrit dans des règles naturelles de l’histoire et qu’il est le résultat d’actions et de décisions d’hommes et de femmes faites de chair et de sang, alors on aura du mal à parler de miracle.

Le phénomène de reconstruction de la Nation Juive après son effritement et son affaiblissement pendant des millénaires, est sans nul doute le plus grand miracle de tous les Temps. Nous avons le privilège de le vivre. Ce miracle n’est pas moins grand que l’immense miracle de la naissance de notre peuple au moment de la Sortie d’Egypte. Ce miracle n’est pas moins grand que le sauvetage in-extremis de notre peuple aux époques de Pourim et de Hanouka. Ce miracle est sans doute le plus grand car il se terminera par la Délivrance et la Paix dans le monde.

L’homme a des difficultés pour voir les choses dans deux cas bien distincts. L’homme ne peut rien voir lorsqu’il est dans le noir. L’obscurité empêche le sens de la vision de fonctionner. A l’extrême opposé, l’homme ne peut rien voir lorsque la lumière est trop forte et l’éblouit. Nous sommes ici dans le deuxième cas. La lumière de la Délivrance Historique du peuple juif est tellement forte qu’on n’arrive pas à la voir, et qu’on n’arrive pas à la ressentir.

Le miracle est tellement éblouissant, qu’il s’est réalisé par des hommes qui ne portaient pas les vêtements habituels du miracle. Il est passé par des hommes séculiers se situant à l’opposé de ce que l’on attend habituellement du miracle vu par les hommes religieux. L’Histoire de la reconstruction d’Israël sur sa terre est passée par des hommes, comme Théodore Herzl, produit pur de l’émancipation et de l’assimilation juive du XIXème siècle.

En lisant le Journal[1] de Théodor Herzl, journal qu’il a tenu entre le printemps 1895 et sa mort brutale le 3 juillet 1904, on mesure le chemin accompli.

Aux prémices de son engagement sioniste, Herzl écrit :

« Commencé à Paris vers la Pentecôte 1895

Je travaille depuis quelque temps à un projet d’une grandeur infinie. A l’heure actuelle, je ne sais pas si je le réaliserai. Il ressemble à un rêve grandiose. Mais depuis des jours, voire des semaines, il me remplit jusque dans mes états inconscients ; il m’accompagne partout, flotte au-dessus de mes conversations les plus banales, regarde par-dessus mon épaule pour observer ma dérisoire activité de journaliste ; il me dérange et me grise.

Ce qui en sortira, il est impossible pour le moment de le prédire. Cependant, mon expérience me dit que ce projet est digne d’être noté même sil ne s’agit que d’un rêve et que je devrais le coucher sur papier ; même si ce n’est pas pour la mémoire des hommes, ce sera pour mon propre plaisir futur ou pour ma propre réflexion. Ou encore, peut-être pour quelque chose d’intermédiaire entre ces deux possibilités, à savoir pour la littérature. En effet, si le roman ne se traduit pas en action, l’action peut devenir roman.

Le titre : La Terre promise ! »

En lisant son Journal, plus encore qu’à la lecture du Manifeste L’Etat des Juifs[2], on ressent le parcours réalisé en moins de dix ans par cet homme. On voit sa naïveté d’abord. Mais on voit ensuite que c’est grâce à sa naïveté, qu’il a pu commencer à faire bouger des montagnes. On voit d’abord qu’il s’agit d’un homme très assimilé, qui explique même avoir pensé que l’assimilation et la conversation au christianisme de tous les Juifs était la solution à la Question Juive[3]. Mais on voit ensuite que derrière ce juif assimilé, se dresse un homme avec une foi inimaginable en la renaissance de la Nation Juive. Ses détracteurs vous diront qu’il s’est trompé sur bien des points. L’homme honnête dira qu’il a démarré un processus extraordinaire qui a fait que nous sommes aujourd’hui habitants d’Israël, un Etat Juif, un Etat Puissant et un Etat qui abrite plus que jamais des millions de Juifs qui donnent tous les jours vie à la Torah.

Hachem nous a ébloui en utilisant un Juif Autrichien assimilé pour déclencher le processus du Sionisme politique, si bien que tant de monde venant de l’officialité du Judaïsme et que tant de « religieux » n’y croyaient pas du tout.

Hachem a surtout ébloui les Nations elles-mêmes qui ne se sont pas doutées qu’un Juif assimilé Autrichien puisse être à l’origine de tout ce processus qui conduirait à la Création d’un Etat Juif. A quoi pensait le Pape Pie X lorsqu’il a reçu en 1904 Théodor Herzl qui lui demandait d’agir en faveur du retour des Juifs sur leur Terre ? Le Pape ne s’est pas méfié. Il ne s’est pas rendu compte que cette visite était le début d’un mouvement historique qui allait mettre fin à l’un des fondements du discours chrétien à propos des Juifs, discours selon lequel les Juifs continuaient à exister de façon misérable seulement pour témoigner de leur punition et de leur détournement du message chrétien.

Alors, disons tout simplement merci. Merci à Hachem. Merci à tous ces hommes qui nous ont précédé. Merci à tous ces hommes, comme Herzl qui ont planté des graines sans voir le fruit de leurs actions. Merci à tous ces hommes qui ont fait l’Histoire et qui ont agit pour que nous soyons là aujourd’hui pour pouvoir croquer à pleine dent la vie dans notre pays.

Soyons à la hauteur de nos prédécesseurs. Continuons à planter des graines, pour que ce qui nous semble encore impossible à nos yeux aujourd’hui soit possible demain pour nos enfants et petits-enfants. Continuons par nos actions à renforcer la Nation Juive sur sa Terre. Continuons et plantons des graines pour la justice sociale en Israël. Continuons et plantons des graines pour une société capable de faire l’union entre ses différentes tendances. Continuons et plantons des graines pour la reconstruction du Temple. Continuons et plantons des graines pour la paix en Israël et dans le monde.

Continuons à faire vivre le miracle de la construction et du renforcement de la Nation Juive sur sa terre.


[1] Théodor Herl Journal 1895 – 1904 Morceaux choisis et présentés par Roger Errera et préfacé par Catherine Nicault chez Calmann-Lévy.

[2] L’Etat des Juifs – Théodor Herzl – publié pour la première fois en 1896. Ecrit en Allemand, le titre original est Judenstaat qui pourrait se traduire également par Etat Juif. La majorité des lecteurs attentifs du livre de Herzl pencherait plutôt pour la traduction l’Etat des Juifs. L’obsession majeure d’Herzl est le sort des Juifs face à l’antisémitisme et face aux nécessaires vagues d’émigration venant des pays d’Europe de l’Est et aux inéluctables refus des pays occidentaux à vouloir accueillir tant de réfugiés. La notion de Judaïsme et d’Identité Juive n’est en tous cas pas ce qui ressort de façon explicite de ses écrits. Néanmoins, en observant sa vie et en le lisant entre les lignes, on ressent l’intériorité de sa pensée et non son extériorité. On entrevoit un Herzl, qui, par ses actions et ses écrits, fait renaître la véritable Identité Juive disparue depuis l’Exil, une identité fondée sur le travail, la responsabilité, et à la nécessaire prise en main du destin collectif.

[3] La question juive est une expression apparue à l’époque des Lumières, en Allemagne, qui faisait originellement référence à l’aptitude des Juifs à s’intégrer en Europe occidentale. Plusieurs livres ou articles célèbres y sont consacrés comme La Question juive par le philosophe allemand Bruno Bauer en 1843, ou l’article de Karl Marx intitulé Sur la Question Juive en 1844.