Parachah Chemot

Israël est sur le qui-vive. La division de la société Israélienne est à son comble. La tension n’est pas seulement visible sur les plateaux de télévision ou à la Knesset. Elle est belle et bien palpable partout dans la société. Les uns tremblent à l’idée qu’Israël devienne une dictature religieuse et qu’on leur impose des règles coercitives comme en Iran ou en Afghanistan ; les autres sont choqués d’entendre tous ces gens qui donnent des leçons de démocratie et qui n’acceptent pas le résultat pourtant clair des élections.

Il y a toujours eu des divisions en Israël : Ashkénazes et Sépharades, Sabra et nouveaux immigrants, religieux et non religieux… Les clivages ne manquent pas et n’ont jamais manqué. Mais ces dernières semaines, les tensions internes à la société israélienne semblent être au plus haut niveau jamais connu.

Petite anecdote toute simple. Décider de la mise en place d’un ascenseur chabat dans un immeuble n’a jamais été une chose facile et évidente en Israël. Mais aujourd’hui, l’ascenseur Chabat n’est plus simplement un sujet de règles de bon voisinage, l’ascenseur Chabat devient un symbole de conquête politique d’un camp contre un autre.

Mais d’où viennent ces divisions si fortes ? D’où vient ce clivage entre ceux qui se considèrent avant tout comme des occidentaux et ceux qui se considèrent avant tout comme des juifs ?[1] D’où vient ce morcellement en « secteurs » et « sous-secteurs » de la société Israélienne ?

Essayons de trouver un début de réponse dans la Torah. Seulement un début de réponse, car il serait possible d’écrire des livres entiers pour répondre à ces questions, tant elles touchent aux secrets les plus profonds de la vocation d’Israël dans le monde.

Dans les premiers versets du deuxième livre de la Torah, le livre de Chemot, sont à nouveau rappelés les noms des douze fondateurs des douze tribus d’Israël, et le cinquième verset de la Parachah précise que soixante-dix âmes issues de Yaacov sont descendues en Egypte[2].

Le Zohar de Rabbi Chimon Bar Yohaï fait une révélation extraordinaire sur ce verset et pose d’abord sa question :[3] :

« Pourquoi a-t-on besoin de préciser que les douze tribus correspondent finalement à soixante-dix âmes ? Quelle est la signification de ce chiffre soixante-dix et pourquoi ce chiffre n’est-il pas plus élevé ? »

Le Zohar poursuit et donne la réponse :

« Les soixante-dix âmes correspondent aux soixante-dix peuples du monde[4], et le chiffre soixante-dix permet de dire que nous sommes descendus en Egypte pour devenir une Nation unique pour « être en miroir » de toutes les Nations. »

Dans cette phrase tout est dit… Essayons juste de la comprendre…

La Nation formée par douze tribus, c’est-à-dire douze personnalités et caractères différents, est le reflet de la diversité des peuples du monde entier qui sont soixante-dix. Sont inscrites dans la Nation Unique d’Israël, les différents tempéraments des peuples du monde, symbolisés par le nombre soixante-dix. Le paradoxe d’Israël est qu’il doit être une Nation qui fonctionne tout en étant composée de soixante-dix facettes, soixante-dix façons de percevoir le monde.

Au moment où Israël en tant que famille rentre dans la matrice de l’Egypte qui va la transformer en peuple, Israël est déjà programmé pour être le reflet de la diversité du monde.

Israël a pour vocation à être un peuple échantillon de la diversité mondiale.

Doit-on alors s’étonner de la difficulté de créer une Unité au sein de la Société Israélienne juive ? Doit-on s’étonner de la diversité des cultures et des caractères au sein du peuple d’Israël ? Doit-on s’étonner qu’Israël est composé d’hommes et de femmes venant du monde entier ? Doit-on s’étonner des rivalités et des divergences de vues ? Doit-on s’étonner que ces divergences peuvent se transformer en haine de l’autre ? Doit-on s’étonner de cette fameuse « haine gratuite » entre factions qui a causé la destruction du deuxième Temple et qui demeure aujourd’hui plus forte que jamais ?

A tout cela, il y a une raison. Israël est l’échantillon du monde entier. Et comment mettre d’accord le monde entier ? Comment être un peuple monde ?

Eh bien, là est bien l’enjeu. Devenir un peuple Unique, un peuple Uni, malgré la pluralité d’opinions sans nul égal dans aucune nation au monde. Israël n’a pas le choix que de prendre conscience de ce qu’il représente. A chacun de faire preuve de patience et de compréhension pour se mettre à la place de l’autre. Ce travail est à faire pour chaque individu et pour chaque « secteur » de la société.

Prendre conscience de la diversité d’Israël, l’assumer. Considérer que sa façon de voir Israël n’est pas la seule au monde, tout en ne renonçant pas à sa conviction intime. Enfin, surmonter les différences en cherchant en l’autre l’humain et non l’idéologie qu’il porte. Voici le programme qu’Israël doit réussir pour se sauver et pour sauver le monde.

Ce message éternel, puisque gravé au plus profond des racines de notre peuple, est plus que jamais d’actualité.


[1] Cette question constitue une synthèse de la situation actuelle et mérite bien évidemment plus d’approfondissement pour décrire les innombrables nuances de la société Israélienne.

[2] Les noms détaillés de ces soixante-dix âmes avaient déjà étaient révélés dans la Parachah de Vaygach (Chapitre 46 du livre de Berechit du verset 8 au verset 27), ainsi que leur compte. Cette répétition vient renforcer notre question.

[3] Zohar, livre de Chemot, feuille 5, page 2.

[4] Les soixante-dix peuples font référence dans la Torah à toutes les Nations issues de Noé (Livre de Berechit au chapitre 10) et symbolisent l’ensemble des Nations du monde. Nos maîtres enseignent que ces nations ont été mélangées après l’épisode de la Tour de Babel et qu’elles n’existent plus en tant que tel, et que l’un des rôles du Machiah sera de reconstituer les soixante-dix Nations.