L’histoire de Yehoudah, histoire que l’on préfère en général ne pas trop raconter, est relatée dans la Parachah de Vayechev au chapitre 38.

Yehoudah est tombé bien bas.

Il se marie avec une Kanaanéenne avec qui il a trois enfants : Er, Onan et Chelah. Yehoudah donne pour épouse à son fils aîné, Tamar, qui est Chemite et la fille de Chem[1] lui-même. Rappelons au passage que Chem était un grand sage auprès de qui Avraham, Ytshak et Yaacov ont étudié la Torah. Er a des pratiques sexuelles déplacées avec Tamar, et il meurt rapidement sans donner de descendance. La loi du Levirat (Iboum) est alors appliquée. Le cadet, Onan, se marie à son tour avec Tamar. Or, Onan, a également des pratiques sexuelles déplacées, et il meurt rapidement sans donner de descendance.

Après tous ces malheurs, Yehoudah ne souhaite pas donner Tamar à son troisième fils, de peur que ce dernier ne meure également. Or, les malheurs continuent quand même. Cette fois, c’est l’épouse de Yehoudah qui meurt.

La Torah n’a alors pas honte de nous décrire une scène complètement incongrue. Tamar, voulant à tout prix donner une descendance à la famille de Yehoudah, se déguise en prostituée. Yehoudah se fait séduire par ce qu’il croit être une prostituée et, sans le savoir, a une relation avec Tamar. Un peu moins de trois mois plus tard[2], Yehoudah apprend que Tamar est enceinte. Il convoque le tribunal pour la faire brûler car elle n’avait pas le droit d’avoir une relation hors mariage. Avec une immense discrétion, sans faire honte à Yehoudah, Tamar amène la preuve qu’elle était celle que Yehoudah croyait être une Prostituée.

Yehoudah fait alors une Techouvah immense et avoue publiquement que Tamar est enceinte de lui. Tamar avait le droit d’avoir une relation avec Yehoudah car il n’avait pas voulu mettre en œuvre son droit au Levirat (Iboum). Yehoudah révèle à tout le monde que Tamar est plus juste que lui.

Yehoudah touchant le fond, déclenche les forces extraordinaires de la Techouvah.

De cette union extérieurement totalement inappropriée mais intérieurement appropriée, sont conçus des jumeaux. Au moment de l’accouchement, voici qu’un premier enfant sort sa main. A peine a-t-on le temps de lui accrocher un fil à son bras que sa main se retire.

Finalement, avec le plus grand des fracas, Peretz défonce tout, et sort le premier. Zerah est sorti le deuxième.

Comment peut-on comprendre cette histoire incroyable ? Comment peut-on comprendre cette chute ahurissante de Yehoudah et ce sursaut final ? Comment peut-on comprendre cette lutte intra-utérine entre deux frères jumeaux qui va voir naître Peretz en premier ?

« Sof Maasse, Bamahchavah Tehilah », « Si tu veux comprendre quelque chose de la pensée première, si tu veux comprendre les raisons profondes d’une histoire, va voir ce qui se passe à la fin de l’action »

Il nous faudrait plusieurs pages pour commencer à entrevoir ce qui se cache dans cette histoire relatée en 30 versets. Nous voulons juste ici commencer à entrevoir une des clés de compréhension.

Pour cela, nous allons nous appuyer sur un principe que nous rappelons chaque vendredi soir dans le Leckha Dodi : « Sof Maasse, Bamahchavah Tehilah », « Si tu veux comprendre quelque chose de la pensée première, si tu veux comprendre les raisons profondes d’une histoire, va voir ce qui se passe à la fin de l’action ».

Nous nous référerons alors aux derniers versets de la Meguilat Ruth qui décrivent la descendance de Peretz : Hetsron, Ram, Aminadav, Nahshon, Salmon, Boaz, Over, Ishay, et enfin David.

Pour comprendre l’histoire de la chute de Yehoudah et de la naissance fracassante de Peretz, il faut avant tout comprendre ce que représente le Roi David, et ce que représente cette lignée absolument fantastique qui va mener jusqu’au Machiah.

Tout le livre de Berechit relate des problèmes entre frères : Caïn, l’aîné, tue le cadet Havel. Yshmael est écarté pour que le cadet, Ytshak, passe en premier. Essav, qu’Ytshak veut absolument considérer comme son aîné et lui donner les bénédictions pour porter l’héritage, est finalement écarté pour laisser la place au cadet, Yaacov. On voit, incessamment que ceux qui représentent la force physique, la puissance matérielle dans ce monde, n’arrivent pas à être en même temps les dépositaires de la force spirituelle.

On n’arrive pas à remettre les choses à l’endroit. Même Yaacov, à la fin du livre, lorsqu’il souhaite bénir Menaché et Ephraïm, devra croiser ses mains et bénir en premier Ephraïm, le cadet avant l’aîné, Ménaché.

Cette histoire infernale où le deuxième reste toujours le plus fort spirituellement, mais jamais le plus fort matériellement est rompue par allusion dans le récit de la naissance de Peretz. Là encore, Zerah tente de sortir en premier. Mais plus déterminé que Yaacov qui n’a réussi qu’à s’attraper au talon d’Essav, mais pas à passer devant, Peretz renverse enfin la situation et passe devant Zerah. Les choses reviennent finalement à l’endroit. Va alors pouvoir naître un homme d’un autre genre… un homme qui va avoir la capacité de tout défoncer dans ce monde, de vaincre toutes les forces contraires, un homme qui va être à l’origine de la lignée de David, qui représente par excellence l’Union entre le spirituel et le matériel. David compose la nuit les plus belles prières au monde que sont les Tehilim, et dirige le jour les opérations militaires pour asseoir la force d’Israël.

Enfin, avec David, est rendu visible aux yeux de tous, ce que Peretz avait commencé à faire de façon complètement cachée, dans le ventre de sa mère.

Quels détours ! quelles actions rocambolesques a-t-il fallu pour faire descendre la lignée Davidique sur Terre ! Des actes manqués, des actes de débauches sexuelles, des retournements de situation… On sait également que Ruth, arrière-grand-mère de David vient de Moav, fruit d’une union incestueuse entre Lot et sa fille, et que l’histoire de Ruth totalement improbable se termine également avec l’application de la loi du Levirat (Iboum). Comment comprendre les chemins tortueux qui mènent à la Délivrance ?

Un seul type d’explication arrive à apaiser notre soif de comprendre. Selon la Kabbalah, après la faute d’Adam, les âmes les plus extraordinaires ont été enfermées dans des Klipot, dans des écorces. L’histoire des hommes qui va suivre consiste à briser ces écorces pour aller chercher le fruit. L’âme du Machiah, la plus déterminante pour sauver le monde, était prisonnière dans les Klipot les plus fortes. Pour aller chercher ces âmes capables de renverser le cours de l’histoire qui n’arrivaient pas à être réparées, il fallait que des personnages de la Torah chutent, descendent très bas, pour après pouvoir déclencher les forces du rebond. Il fallait descendre dans les bassesses de l’humanité, là où personne ne pouvait s’attendre à trouver du bien, pour véritablement le trouver et déclencher les forces du retour. L’alliance contre-nature entre la détermination et la pudeur profonde de Tamar, ainsi que la succession de la chute et de la brisure de l’ego de Yehoudah, sont à l’origine de ce processus.

Peretz est arrivé à sortir le premier ! La réparation du brouillage des valeurs qui s’est opéré lorsqu’Adam a mangé du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal a fait un pas déterminant… Enfin la force matérielle peut être en accord avec la force spirituelle, David va finalement pouvoir arriver.


[1] Rapporté par Rachi au verset 24.

[2] D’après Rachi sur le verset 24 sur le terme « Kemichloch »